Alain Tronqual : un grand entraineur d’athlétisme
Author: Jean-Pierre Doly
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alain_tronqual« Why do you sleep so still? Why do you breath so low? »

(Pourquoi tu dors encore ? Pourquoi tu as le souffle si court ?)

Cat Stevens in Lady d’Arbanville

Alain Tronqual*, un intelligent pudique, un érudit passionné, un observateur pointu, un œil de maquignon auvergnat, un exigeant enthousiaste, un perfectionniste insatisfait, un pédagogue altruiste, un humaniste (parfois) incompris, un chercheur aux « trouvailles »insuffisamment « exploitées », un humour « tronqualien » souvent dévastateur…Qui d’autre que son fils Mathias peut en parler le mieux :

Ta religion à toi, donc, c’est le sport. Mais je n’ai pas souhaité y adhérer… et pourtant, c’est dans une épreuve sportive, à la fois par sa dimension physique et psychologique que tu nous a entrainé ces dernières années… une épreuve ou plutôt un marathon qui au lieu de 42 kms a duré 5 années ; une histoire d’épuisement, courir jusqu’à en mourir, s’essouffler… Ce que tu as fait ; un moment très long, où tu as levé les poings à chaque bataille que tu croyais gagner et des moments d’abattement où tes grands yeux bleus nous parlaient et nous interpellaient…. 5 années avec ses moments de grandes émotions et ses temps de souffrance. Des temps d’une extrême solitude pour toi qui avait tant donné aux personnes qui, toute ta vie, t’ont sollicité. Certains qui, peut être, n’avaient pas compris que ton ultra disponibilité était simplement pour toi un juste retour de l’intérêt qu’ils avaient pour toi et qui, à chaque fois, t’étonnait. Parler, échanger, rencontrer, transmettre, c’est ce qui t’animait. Cinq années donc, un temps comme il n’arrive qu’une fois dans sa vie, nous avons été quelques uns à courir à tes côtés, avec à l’esprit dés le départ, que pour toi, cette course finirait mal… 

Alain TronqualAlain, un chercheur impénitent, mais doublé d’un trouveur pas toujours reconnu à sa juste valeur dans son propre milieu de l’athlétisme… Ses collègues de l’UEREPS ne l’avaient-ils pas surnommé « chiade » en référence à son goût du travail bien fait, de son exigence intellectuelle ?

Un débatteur contradictoire avec une grosse dose d’érudition travaillée, saupoudrée d’une pincée d’humour parfois grinçant et de sympathique mauvaise foi pour repousser son contradicteur dans ses retranchements dans l’esprit d’aller toujours plus loin, plus à fond, que ce soit :

  • en vélo (Ah ! les cols des Alpes pendant 3 étés à ses côtés avec d’éternelles chamailleries sur les avantages des cadres Vitus par rapport aux Reynolds, des équipements Campagnolo par rapport à Shimano, le confort d’une selle Brooks, etc.),
  • en tennis (classé dès ses premiers tournois puis donnant quelques judicieux conseils à Walter Bartoli qui en fit profiter sa fille Marion… et à son fils ainé Cyril devenu un coach renommé),
  • en œnologie (Ah ! nos virées de dégustation en Bourgogne et Côtes du Rhône pour établir son propre classement des meilleurs crus…),
  • en musique (la découverte magique de Cat Stevens et de quelques autres novateurs des années 70/80 !)…

Alain TronqualMais son grand domaine était l’athlétisme et surtout les sauts et plus particulièrement les aspects biomécaniques et techniques des sauts en longueur et triple saut. Jamais avare de transmettre, former, échanger, Alain en tant que responsable national des sauts a effectué de très nombreuses interventions dans les différentes ligues ou comités départementaux comme par exemple celle-ci-dessous le 19 mars 2000 à Eaubonne.

Alain Tronqual a développé ce qui, selon lui, constitue les quatre fondamentaux techniques de la discipline :

  1. Créer une grande vitesse d’approche (en ayant un soucis de précision)
  2. Produire une impulsion (en passant vite en translation autour du pied au sol mais en quittant le sol le plus tard possible pour amener le centre de gravité le plus loin en avant du pied au sol)
  3. S’équilibrer en suspension pour aller toucher le sol le plus loin possible (enrayer la forte rotation avant produite à l’appel)
  4. Prendre appui à l’atterrissage pour retomber en aval du contact initial.

Si la performance résulte principalement de la vitesse d’approche et de la qualité de l’impulsion, l’importance de l’équilibration en l’air et de l’atterrissage ne doit pas être sous estimée :

– d’une part car il s’agit de la véritable spécificité de la discipline

– d’autre part car la capacité à s’équilibrer et à atterrir permet à l’athlète de se libérer et d’aborder la planche à grande vitesse sans appréhension. (Bien des fautes dites « d’impulsion » résultent en fait de la non maitrise de ce qui suit).

– en outre il convient de rappeler que pour un saut à 8 m, la distance en suspension n’est « que » de 6 m 50. »

La distance parcourue par le centre de gravité lors d’un saut est la somme :

  1. de la distance parcourue en avant du pied d’appel alors que le pied est en contact au sol
  2. de la distance parcourue en suspension (aucun appui au sol)
  3. de la distance gagnée à l’atterrissage

Au cours du siècle, la technique de la longueur a évolué vers une optimisation des distances 1 et 3 ainsi a t’on vu apparaitre – Des sauts avec des angles d’envol plus fermés autorisés par de plus grandes vitesse d’approche. – Les techniques de ciseau et de double ciseau pour enrayer les fortes rotations avant produites par les impulsions plus à plat, buste dans l’axe de la jambe d’appel. – Des techniques d’atterrissage sur un pied avec les épaules en arrière du bassin au moment de l’impact au sol. »

Un « observateur observant » -expression chère au sociologue Norbert Elias, justement cité par Mathias lors de son émouvant témoignage :

Être à la fois engagé dans le regard porté en direction de celui qu’on observe mais être en même temps distant, et surtout prendre conscience d’où part son regard pour mieux observer.

Un passionné du débat enrichissant, de l’hypothèse anticipatrice, de l’élaboration de scénarios improbables mais réalistes au révélateur du temps… avec surtout, une grande générosité, sachant écouter, échanger, partager, convaincre… Mais toujours avec humilité et s’appropriant cette question de Cat Stevens :

I wish i had the secret of good and the secret of bad, why does this question drive me mad? I guess i just don’t know enough »

J’aimerais connaître le secret du bien et le secret de mal, pourquoi cette question me rend-elle fou ? Je suppose que j’ai encore besoin d’apprendre.

Alain, l’homme du pourquoi.

Alain, celui qui imaginait ne jamais connaitre assez, celui qui te forçait à avoir de solides arguments, celui qui, sans cesse, te poussait à en savoir davantage, à réfléchir, à progresser, à grandir !

Quelques témoignages

Eloyse Lesueur (lundi 10 mars 2014 après son titre de championne du monde indoor de saut en longueur)

Le crêpe noir ? Une pensée pour Alain Tronqual, le coach historique de la longueur française, c’est lui qui a fait passer la France au ciseau et c’est aussi grâce à lui que je suis ici !

Renaud Longuèvre

Alain Tronqual m’a beaucoup apporté sur le plan technique et biomécanique, je ne l’oublierai jamais. Il a une part réelle dans la réussite d’Eloyse, j’ai évoqué Alain lors de mon discours aux athlètes en présence du Président et du DTN…

Stéphane Diagana

Eloyse Lesueur ne pouvait pas rendre un plus bel hommage à Alain qu’avec ce beau titre de championne du Monde…

Salim Sdiri

Au-delà de l’excellent entraîneur passionné et passionnant qui m’a fait énormément progresser, Alain était une sorte de deuxième père pour moi…


Alain Tronqual - JeanPierre DolyUne de mes dernières promenades avec Alain – ami de plus de 40 ans – dans la roseraie du Jardin Lecoq à Clermont (août 2012). « I’ll always be with you this rose will never die ».

Jean-Pierre Doly


*Alain Tronqual (1949 – 2014) athlète au CA Brive puis au Stade Clermontois (15m 30 au triple saut et en longueur) – Professeur à l’UEREPS devenu UFR-STAPS de Clermont Fd – Entraineur national des sauts (Nadine Caster, Caroline Honoré, Eloyse Lesueur, Kader Klouchi, Salim Sdiri…)

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